04 avril 2010

CAEN, UN PREFET DANS

LA TOURMENTE.

Ce nouvel article ne va pas cette fois, traiter d'uniformologie. Ce site me permet aussi de vous faire partager, au travers de mes archives, des tranches de vie, parfois dramatiques, comme celles qui vont suivre.

  Par respect et déontologie, les noms français des protagonistes figurants sur les documents originaux présentés, ont été volontairement cachés.

Ces évênements ont pour théatre, la ville de CAEN, en 1942-1943.

 Le 16 août 1942, le Préfet Michel CACAUD devient préfet du Calvados.

Le préfet Michel CACAUD

L'homme passe pour un fonctionnaire docile. Il se démarque cependant de son prédecesseur par le fait qu'i se montre un serviteur zélé du gouvernement de Vichy et un administrateur plus souple à la poilitique de collaboration avec les autorités allemandes. Cacaud améliore les rapports avec la Feldcommandantur 723 installée à Caen, à l'hotel Malherbe place Foch.

La Feldkommandantur 723 de Caen en 1942.

Six membres de la FK 723 de Caen.


Cependant, le préfet CACAUD ne se compromet pas activement dans la collaboration, administrant son département de maniere efficace, répondant aux demandes allemandes, sans jamais les devancer.Il est avant tout un homme diplomate. Il nous est très
difficile presque 70 ans après ces faits, hors du contexte de l'époque, de faire la différence entre diplomatie gouvernementale et collaboration.

Le 24 septembre 1942, la Gendarmerie Nationale arrête un camion immatriculé 9767 CT 4 appartenant à la Mairie de Caen. Lors du contôle, les gendarmes s'appercoivent que le contenu du camion est plutôt spécial...plus de 900kgs de blé remplissent l'arrier du véhicule. Au volant du camion, l'Inspecteur de salubrité de la ville de Caen, Monsieur P,  à beaucoup de peine à expliquer aux autorités la provenance de son chargement.
Les denrés alimentaires sont suffisament rares en cette période, pour que cette affaire soit des plus graves.
Les services allemands du SIPO-SD (Abréviation de Sicherheitspolizeï : police de sécurité Allemande et SD pour Sicherheitsdienst: service de sécurité du Reich ) insatallés 44, rue des Jacobins sont très rapidement informés de cette affaire par la FK 723, car ce sont les SS qui gèrent ces affaires de marché noir depuis la création de ce service en 1942.
L'équipe SS du SIPPO-SD du 44, rue des Jacobins, presque au complet. Deux absents sur la photos, MEIER le chef du service et son adjoint HEYNS. De gauche à droite : Kart Zaumzeil, Kart Melhose, Henrich Michaeliss(chauffeur), Herman Seif (assis), Maurer, Helmut Althaus, Karl Ludwig(chauffeur). Herbert von Bertholdi, Xavier Vetter (à demi caché), Käte Bustorf (interprète) et Gertrud Treiber (secrétaire)- Photo prise entre octobre 1943 et mars 1944.(Coll.J.Delarue)

 Le SIPO-SD est un service de renseignement, de police et de sécurité  en territoire occupé. C'est une branche de la SS.
Troupes Allemandes passant rue des Jacobins, devant l'hotel du SIPO-SD situé au N° 44.(Photo de G.Marie)

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Monsieur P. l'inspecteur de la salubrité de la ville est immédiatement arreté et interogé par les service du SIPO-SD.

Un rapport est transmis sans délai au Préfet CACAUD, les faits reprochés sont graves: marché noir!

Mr. P. mets en cause plusieurs membres de la Mairie de Caen, et indique même l'existance d' un élevage de poules (30 à 40) dans la cour même de la Mairie, volatiles entretenus par le concierge!

Pour les Allemands s'en est trop. Ils réclament au Préfet une punition "conforme".


Lettre originale adressée au Préfet Cacaud par MEIER chef du  SIPO-SD de Caen.(Coll.J.Cornieux)


La lettre présentée au dessus est signée du Dr.Henrich MEIER, Untersturmführer-SS (Lieutenant), chef du SIPO-SD de Caen. Policier professionnel, membre du parti Nazi à Hambourg. Il est à la tête d'une douzaine de SS. Comme la plupart des ses collègues, il porte un surnom: HENRI.

Cette affaire embarasse au plus haut point l'administration française.
Le préfet Cacaud essaie de tempérer cette affaire en expliquant que les autorités françaises ont statuées sur l'affaire et que s'en est terminé, sanction à la clef. Il s'adresse par courrier en date du 15 janvier 43 à MEIER, chef du SIPO-SD.
Lettre originale du Préfet Cacaud à l'Untersturmführer-SS Meier (Coll.J.Cornieux). Il y rappelle que selon les accords passés en août 1942 entre le général SS OBERG (commandant supérieur des SS en France) et la police Française (Secretaire Général BOUSQUET) , les coupables, ressortissants Français, serons punis par la justice et les autorités Françaises et non par l'occupant Allemand.


Lettre réponse du cabinet du Chef du Gouvernement (P.Laval)suite à l'information de cette affaire faite par le préfet Cacaud au Gouvernement.

Dans cette autre lettre, Meier demande l'audition d'autres temoins dans cette affaire.(Coll.J.Cornieux)


Lettre annonçant la sanction des autorités Françaises signée Cacaud: Suspension de 6 mois sans traitement, sans préjudices des sanctions plus graves succeptibles d'intervenir.(Coll.J.Cornieux)

Lettres( à droite le manuscrit du préfet et à gauche la note dactylographiée) du prefet Cacaud au directeur des contribution indirectes concernant la sanction.(Coll.J.Cornieux)

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Durant la même fin d'année 42, une autre affaire de marché noir entache la Mairie de Caen;
Cette fois ci, c'est un adjoint au Maire, Monsieur L. qui se livre au trafic de denrées diverses telles que du sucre, café, tabac...
Un gros stock de l'intendance française resté sur place à Caen, après la débacle de 1940, à servi à ce trafic.
Le préfet CACAUD, avait , à l'époque, "arrondi les angles" avec la Felkommandantur 723, avec laquelle il entretien, comme déjà dit, de bons rapports. Il avait fait en sorte qu'en compensation, une importante quantité de sucre devienne propriété de l'armée Allemande. Il faut bien rappeler ici,  la rareté de ces denrées à cette époque et ce que cela représente comme "sacrifice"!
Mais pour les SS du SIPO-SD, arrivés en 1942,  l'affaire n'est pas close, de plus le marché noir s'intensifie, la pénurie de toutes denrées alimentaires y étant pour quelque chose, les grandes villes souffrent cruellement du manque d'alimentation. Les personnes à l'origine de cette affaire seront arretées et interogées par les service de la Gestapo.

 Le prefet régional André PARMENTIER, à Rouen, prend la decision d'informer les autorités supérieures Allemandes. Il va contacter l'Haupsturmführer-SS DAUBER, Und Kommandeur der
Sicherheitpolizeï, Chef régional du SIPO-SD de la region de Rouen.
En fait ce qui dérange les autorités Françaises c'est que la SS du SIPO-SD, veut prendre en charge ces dossiers de marché noir et décider seule des suites à rendre.
Les autorités Françaises se sentent discréditées!

Lettre du Préfet régional PARMENTIER au SS-Hauptstrumfürher DAUBER chef du SIPO-SD de Rouen.(Coll.J.Cornieux)

Directives du Préfet régional André PARMENTIER au Préfet CACAUD concernant cette affaire.(Coll.J.Cornieux)


Le Préfet Cacaud contacte une nouvelle fois sa hiérarchie pour connaitre ses directives.
Le 26 janvier 1943, il envoie une lettre (voir ci-dessous) au Conseiller d'Etat, Secrétaire Général pour la police à Vichy. Le destinataire n'est autre que...René BOUSQUET! Il demande que seules les autorités Françaises jugent et s'occupent de ce dossier, selon les accords passés entre la SS d'OBERG et la police Française.

R.BOUSQUET(en manteau à col de fourrure) secrétaire général de la police, en visite à Marseille, entouré d'officiers supérieurs Allemands (de la Polizeï, de la Waffen-SS...)

Le Gruppenführer-SS (Général de division) Karl OBERG en conversation avec P.LAVAL. Il est le chef suprême de la SS et de la police Allemande en France depuis le 5 mai 1942. Son bureau se trouve au 57 boulevard Lannes à Paris.

Lettre originale du préfet Cacaud au Secrétaire Général de la police R.BOUSQUET. Il évoque les accords Bousquet/Oberg d'août 42 (Coll.J.Cornieux)

Le Préfet CACAUD aura sa réponse du Ministère de l'Interieur, la lettre ci-dessous lui indique que le Ministre Secrétaire d'Etat à l'Interieur a demandé à INGRAND, Préfet, directeur de l'administration départementale et communale, puis représentant du Ministre de l'Interieur pour les terrtoires occupés, qu'il s'entretienne avec le Dr.SS-Oberführer KUPPLER du SIPO-SD de Paris, pour que l'administration Française soit la seule à gérer ces affaires.


Réponse du ministère au Préfet CACAUD.(Coll.J.Cornieux)

Le préfet Jean-Pierre INGRAND. A la suite d'un mandat d'arrêt lancé contre lui en 1945, il s'enfuit en Suisse puis en Argentine. Il fini directeur de la banque de Paris et des Pays Bas de ce pays, et président de l'Alliance Française à Buenos-Aires, poste occupé jusqu'en 1992, année de sa mort!

Le SS-Oberführer (colonel) Dr.KUPPLER chef du SIPO-SD de Paris. Il occupe ce poste suite à une maladie, il a une tumeur au cerveau, il demande en 44, à retourner sur le front, il sera nommé SS-Brigadeführer (Général) et participera aux grandes batailles de Normandie, à la tête de la IIIeme Panzer-SS. Il mourra en 1966 à Hambourg en Allemagne.

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Sans réponse des autorités Françaises, les SS pressent le Préfet pour avoir copie des dossiers et enquêtes sur cette nouvelle affaire. La lettre ci-dessous adressée au Préfet Cacaud, indique que les dossiers doivent être transmis aux service du SIPO-SD pour le 13 janvier 1943, avec menace d'intervention des autorités supérieures.

Lette originale adressée au Préfet Cacaud par l'adjoint de Meier, l'Hauptcharführer-SS (adjudant)Docteur Harald HEYNS. Notez la mention manuscrite soulignée: "Eilt sehr" qui signifie" se dépêcher". Au dessous de la signature de HEYNS, la metion "le chef de service adjoint"(Coll.J.Cornieux )


H.HEYNS.Photo collection J.Delarue

H.Heyns dit  "Bernard" est docteur en philosophie, ancien employé d'une firme de Magdebourg, il est agée d'une trentaine d'année et est le type du parfait Aryen. Il parle couramment français. Il va jusqu'à s'enticher dès fin 1942 d'une Françaises, fille d'un assureur de Caen et de sa bonne: Marie-Clothilde de COMBIENS (née LECOUTURIER).


Marie-Clothilde de COMBIENS(née LECOUTURIER), son père et ses "amis"(photo Résistance et Mémoire)

HEYNS va mener une chasse impitoyable à la resistance avec une bande d'auxilliaire Français à sa solde.En 1943 il prendra la tête du SIPO-SD, après le départ de MEIER. Au matin du 6 juin 44, il fera fusiller 80 prisonniers internés à la maison d'arrêt de Caen, avant de quitter Caen pour Falaise.


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EPILOGUE:

Le Préfet CACAUD sera suspendu de ses fonctions le 17 novembre 1944, sans traitement et mis en résidence surveillée, sa nomination de préfet de 1ere classe "en recompense de sa bravoure et de l'esprit de sacrifice dont il a fait preuve durant les terribles bombardements de la ville de Caen"sera annulée. Il sera mis en expectative et mis a la retraite d'office à 48 ans, le 1er juillet 1946.
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PARMENTIER, le préfet régional sera révoquéle 26 février 1945, une information judiciaire devant la haute cour de justice sera ouverte le 28 du même mois. Il sera reintégré dans ses fonctions en 1957.
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HEYNS sera capturé par les Britaniques au printemps 45 et devra être traduit devant un tribunal militaire pour avoir entre autre, fait exécuter des prisonniers Canadiens en Normandie. Durant son audience en 1948, il profite d'une demande urgente pour soulager un besoin naturel et s'echappe au nez et à la barbe de ses gardiens...nul ne le reverra!
En 1952 s'ouvre à Paris le pocès dit "de la Gestapo de Caen"; Un tribunal qui jugera...2 prisonniers SS, le chef de la  maison d'arrêt de Caen et un membre(K.LUDWIG, un chauffeur) du SIPO-SD du 44 rue des Jacobins! Tous  les autres seront jugés par contumace, ayant  tous échappés à la justice.
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Marie-Clothilde de COMBIENS (née LECOUTURIER), après avoir sur la région de Caen, dénoncé à grande échelle et même participé à des interrogatoires de resistants, va suivre son amant , dans la débâcle de l'armée allemande après juin 44, à Coblence où elle travaillera pour la Gestapo locale, à l'avance des Alliés, se faisant passer pour une déportée, elle revient en France puis va au Maroc où elle est arretée à Casablanca le 13 juillet 45!
Elle sera traduite devant la haute cour de justice du Calvados à la peine capitale, peine commuée à 20 ans de travaux forçés, elle sera mise en liberté conditionnelle en 1954.

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Les protagonistes des affaires de marché noir seront tous déportés malgré l'intervention des hautes autorités françaises auprès des services allemands. Seul Monsieur L. reviendra des camps...